Mercredi 29 avril 2009 3 29 /04 /Avr /2009 11:15

Une virée dans le Saloum

Une fois les papiers en poche, nous voilà donc tous partis (les « Kanekistes » c’est-à-dire les habitants de Kaneka Stan et moi, accompagnés des « beaux-verdiens » qui habitent une barcasse toute verte…donc Stéph et Blandine plus leur Bateau-stoppeuse, Olivia !) direction le delta du Sine Saloum. Pour déterminer l’heure exacte de notre départ du CVD (Club de Voile de Dakar), nous avons procédé à de savants calculs tenant compte à la fois de la météo, mais aussi des marées (puisqu’il faut arriver à un instant précis pour la passe de Djifer qui ouvre aux eaux calmes du fleuve), des pirogues qui ont une fâcheuse tendance à pêcher la nuit et à mettre des filets flottants juste sous notre nez etc … Bref, après s’être trituré les méninges, on ne savait plus ce qui était le mieux, certains conseillant de partir absolument à telle heure, d’autres argumentant que ça n’a absolument aucune importance puisque cette passe de Djifer, on peut la prendre quand bon vous semble, il y a toujours assez d’eau, l’important étant de frôler la plage au niveau de la pointe et de ne pas chatouiller les « brisants » qui jouxtent le calme, juste là derrière… Finalement nous avons opté pour un départ le soir, profitant simplement d’une avant-dernière navigation de nuit pour ce voyage et de causettes nocturnes avec nos beaux-verdiens via la VHF.

Rien de spécial à raconter sur cette nuit qui fût paisible, mer belle, brise nonchalante, pirogues furtives  et musique sur les oreilles… Bratsch, les Ogres de Barback et un peu de Beatles, Hey Jude !

  

Les Beauxverdiens à l’approche de la passe

  En milieu d’après midi le lendemain nous arrivions en vue de la passe, sans grand voile, juste un petit bout de génois pour filer à 3 nœuds pas plus et se freiner vite dans l’éventualité de je ne sais pas moi, d’un haut fond ou d’un brisant plus fourbes que les autres! C’est que ce mot « brisant » fait frissonner quand on n’a jamais franchi une passe ! Donc pleins de courage (lâcheté) nous avons laissé passer La Belle Verte devant, honte à nous. La manœuvre consistait à longer la plage et le village de Djifer à moins de 50 mètres, puis dès que les vaguelettes déferlent sur la droite il faut carrément s’approcher de la plage, contourner la pointe, regarder le sondeur descendre à 5 mètres, puis 4 puis 3 et …. Euh….. allez, allez sondeur s’il te plaît…. Oui, ouf 4 mètres, 7, 11 mètres, yes !!! Nous sommes dans le Saloum.  


La passe de Djifer

Un vaste estuaire que celui du Saloum. Quelques centaines de mètres de large, de part et d’autre un paysage plat, une mangrove basse en liseré, un ciel toujours bleu mais voilé d’une sorte de nébulosité rendant l’atmosphère évanescente au crépuscule… un peu comme les images que l’on se fait tous de l’Afrique après avoir vu « Out of Africa ».  

Ce premier soir nous avons mouillé au nord de Djifer. Ce petit village il y a peu encore se situait bien plus au sud, mais le Saloum s’engouffrant dans la passe, la grignote chaque année, l’élargie, si bien que les villageois démontent leurs maisons à mesure que s’érode la pointe, pour les reconstruire finalement un peu plus loin, Sisyphe n’est pas loin !

Comme nous avions rendez-vous à l’Aire Marine Protégée (AMP) communautaire de Bamboung située plus au sud sur un deuxième fleuve, le Diomboss, il nous fallait avancer. Le lendemain on pouvait voir sur le Saloum filer au prés deux petits bateaux, l’un jaune l’autre vert, et des équipages joyeux en train de se gaver de crevettes au Saté achetées à Djifer.  Le plaisir de tracer sur un plan d’eau parfaitement plat avec bonne brise rappela à notre bon souvenir  la dernière fois que nous avions navigué sur un fleuve, c’était il y a trois ans déjà sur la Vilaine en Bretagne.


Pirogue aux abords d’un village

Il faut imaginer le delta du Sine Saloum comme un immense paysage de terre et d’eau où les trois fleuves Saloum, Diomboss et Bandiala se rejoignent de toute part par un réseau labyrinthique de canaux, de ruisseaux grands ou minuscules, que l’on appelle ici des « bolongs » c’est-à-dire des marigots. Certains sont navigables, d’autres non. La mangrove alterne parfois avec des tannes asséchées ou de la « terre ferme » parsemée de baobabs et d’une végétation parfois boisée, parfois constituée d’herbes hautes et séchées donnant des allures de savane dans laquelle on s’attend à voir débarquer un lion, un phacochère et une sorte de mulot dressé sur ses pattes arrières. 
 


Espace de tannes asséchées

Pour rejoindre le Diomboss depuis le Saloum nous allions emprunter un bolong, le Sangako, sur une quinzaine de milles, et il nous paraissait préférable de nous y aventurer dès le soir venu afin d’y passer la nuit au calme. Bon, l’entrée était un peu délicate d’après les instructions nautiques puisque deux bancs de sable en obstruaient le passage… bancs qui ont tendance à bouger d’une année sur l’autre du fait des courants. Brefs, nous y sommes rentrés les fesses serrées, les yeux scotchés au sondeur qui afficha quelques secondes durant un fâcheux « 1,1 mètres » (nous touchons à 1 mètre) nous faisant monter le palpitant à 120 pulsations/minute. Les beaux-verdiens se sont croutés misérablement gniarck gniarck…. Je me permets quelques railleries puisque par la suite nous fûmes les illustres auteurs du plus ridicule des échouages de l’histoire du Saloum, voir de la côte ouest africaine !!!  Mais ne nous avançons pas trop. Donc une fois que la Belle Verte se sortit de cette mauvaise passe et c’est le cas de le dire, nous pûmes jeter l’ancre et entamer une bonne soirée après une si parfaite journée… enfin, une bonne soirée pour nous puisque les beaux-verdiens étaient blêmes sous le coup d’un choc post-traumatique cuisant et d’une honte sans nom leur paralysant les cordes vocales (je me fais l’effet d’un pitbull accroché sur sa proie avec de tels persiflages!).

Les mouillages dans le Saloum sont plus paisibles que jamais : seuls au milieu de la nature, des oiseaux partout, perruches, échassiers, pélicans, rapaces, des sauts de poissons  « en veux tu en voilà » surtout dans ces heures « entre chien et loup » particulièrement empruntes de quiétude. Nous avions coutume dès l’ancre posée d’aller chercher des coques affleurant sur les bancs de sable, ou plusieurs douzaines d’huîtres accrochées aux racines de palétuviers et dévorées à l’apéro puis cuisinées aux petits oignons, beurre, crème fraîche ! Un régale pour les papilles comblant nos élans nostalgiques pour les huîtres de Bretagne et de Marennes ! Le mieux à mon goût dans ce décor, c’est que l’on peut jeter l’ancre absolument quand bon nous semble, et même en plein milieu des bolongs puisqu’il y a vraiment très peu de pirogues et encore moins de voiliers. Nous avons ainsi navigué avec un simple bout de génois, vent arrière, des journées durant sans croiser âme qui vive et « tiens, ça vous dit de mouiller ici, il y a une petite plage et des huîtres ? », « avec plaisir, on vous invite ce soir !!! ».

  

Kaneka au mouillage

   

Les Indiana Johns de La Belle Verte

 

La Belle Verte en parade avec Kaneka au mouillage

Nous avons poursuivi ainsi nos pérégrinations le long du Sangako après trois autres échouages de La Belle Verte (pfffff, je sais ceci est une parfaite démonstration de délation malveillante et non justifiée puisqu’on adore Stéph et Blandine, mais je prépare le terrain pour notre propre épisode de solitude). Après quatre ou cinq jours, des mouillages à couple dans des coins plus calmes et reculés les uns que les autres et quelques centaines d’huîtres dans nos estomacs, nous sommes finalement parvenus au bolong du Bamboung qui constitue la première AMP protégée du Sénégal. A l’entrée du Bolong, interdit à la navigation, à la pêche, à la cueillette et au ramassage de coquillages, nous avons fait la connaissance des deux surveillants de la zone qui sont venus nous accoster en pirogues et à qui nous avons expliqué que nous étions attendus au campement éco-touristique. C’était un sentiment assez exaltant de remonter un bolong aussi préservé : en premier lieu parce qu’on se prenait volontiers pour des aventuriers remontant un fleuve obscur de Papouasie Nouvelle-Guinée sans cartes marines (j’avais toujours la musique d’Indiana Johns dans la tête), et puis surtout parce que la nature préservée ici devenait un refuge pour les animaux du secteur et explosait plus encore que les jours précédents… les perruches vertes vives ainsi que ces petits perroquets jaunes et verts appelés ici « youyou » entamaient des chants stridents, les pélicans se doraient par dizaines sur les bancs de sable découvrant alors que les poissons sautaient sans relâche à la nuit tombée.    

Les quelques jours passés à Bamboung, (outre les aspects très intéressants d’une AMP qui constitue un bel exemple de ce que l’engagement de personnes et de villages déterminés peut donner – voir notre dernier portrait), furent parmi les plus chaleureux depuis le début de notre voyage du fait de l’incroyable accueil que nous ont réservé les amis de cet éco-village… les ballades, les discussions, les repas partagés et la grande fête organisée sur la Belle Verte et Kaneka mis à couple puis transformés le temps d’une nuit en une piste de danse flottante : tous ces instants nous ont donné le sentiment de vraies rencontres.

 

Coucher de soleil sur l’AMP du Bamboung


Mais bon, le retour en France approchait tout de même et il nous fallait poursuivre vers la Casamance. Nous avons donc remonté le Bamboung en sens inverse, puis le Diomboss pour finalement descendre le Bandiala. Sur la route à Toubacouta, nous avons retrouvé deux membres de l’AMP qui attendaient la pirogue du soir pour retourner au village de Sipo quelques miles plus loin, juste sous l’éco-village. Comme la pirogue ne semblait pas venir et que le soleil descendait sur l’horizon, nous leur avons proposé de les amener, eux et quelques villageois de Sipo. C’est là que s’est déroulé l’échouage le plus ridicule, et c’est là aussi que je stoppe mes moqueries sur La Belle Verte. Dans un état d’euphorie à l’idée de cette escapade improvisée, nous sommes partis à la va-vite, plein de confiance et d’orgueil, invulnérables et superbes sur notre vaisseau jaune comme le soleil. Soleil qui nous aveuglait quelque peu… sans regarder notre cap nous avons foncé, le moteur plein tube, à la perpendiculaire dans le banc de sable le plus visible et le plus affleurant qui soit. Nos deux passagères nous regardèrent comme si nous étions des demeurés et on ne peut pas leur en vouloir, surtout quand on voit le mal que nous avons eu à nous dépêtrer de là ! Ancre, cordages, marche arrière, la Belle Verte nous tractant et Stan dans l’eau jusqu’aux cuisses mais ayant pied à l’avant du bateau, à le pousser de droite et de gauche pendant que, honteux, nous subissions les  rires à gorge déployée des beaux-verdiens tordus en deux, et le regard perplexes de nos invités. Bref, quelques minutes plus tard nous étions repartis, mais dès lors il nous fut impossible de toucher la barre dont s’était emparée l’une des passagères qui connaissait bien le fleuve pour l’avoir pratiqué depuis sa tendre enfance. Arrivé à proximité de Sipo je souhaitais néanmoins reprendre la barre pour jeter l’ancre.
 

-          « nan nan, je peux la garder » me répondit-elle

-          « non, tu sais c’est bon je peux la prendre, pas de problème » lui rétorquais-je alors

-          « non je peux la garder, c’est bon » tenait-elle 

-          « Je crois que je vais reprendre la barre si tu veux bien » bredouillais-je

-          « non non c’est bon »… je crois que la pauvre femme était terrorisée à l’idée de ne plus maîtriser la situation, à moins qu’elle ne chercha qu’une solution pour ne pas passer la nuit sur un nouveau de sable!!!

Bref, à force de persévérance, nous avons pu la convaincre de lâcher la barre et de serrer les fesses pour le dernier virage qui passa comme une lettre à la Poste et nous permis de profiter du coucher de soleil sur Sipo et d’un bon poulet Yassa chez la passagère qui finalement n’était pas rancunière, pas plus que les beaux-verdiens n’étaient moqueurs.

Nous avons poursuivi nos tâtonnements dans le Bandiala les deux jours qui suivirent pour enfin retrouver la mer, ses vagues, son vent, ses pirogues nocturnes et les filets qui se prennent dans la quille, son plancton phosphorescent, et l’approche des côtes, en l’occurrence celles qui bordent un autre fleuve, la Casamance, notre dernière étape. 

 

Par Une île deux portraits
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Lundi 6 avril 2009 1 06 /04 /Avr /2009 17:12

Retour en France

Le 15 mars, nous embarquions à l'aéroport de Dakar, direction la France. Retour à la vie de terriens.

Prochainement, nous éditerons nos derniers articles concernant notre virée dans le Sine Saloum et en Casamance. Notre dernier portrait praraîtra également très vite, sur le thème de la mise en place d'une aire marine protégée communautaire. Donc à très bientôt!

 

Par Une île deux portraits
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Jeudi 26 mars 2009 4 26 /03 /Mars /2009 17:27


Dakar, où le tampon fait loi...

La dernière traversée de notre voyage, celle qui allait nous raccrocher au continent après plusieurs mois passés sur des cailloux atlantiques parfois verdoyants, parfois arides, a été des plus agréables. Probablement en raison de la météo favorable, mais également des communications VHF que nous pouvions régulièrement établir avec Stéphane et Blandine. Nous sommes en effet partis en mini-convoi « Kaneka – La Belle Verte », toujours à portée d’ondes radio, sur un plan d’eau assez calme, pas plus de 2 mètres de creux, et avec un vent pas si défavorable que cela, du près bon-plein, et parfois même du travers. Le trajet Cap Vert – Dakar peut s’avérer pénible à cette période de l’année car les vents dominants de nord-est à est imposent un navigation au près. Dès que le vent approche les 20 noeuds et que la houle est formée l’épreuve s’avère très humide, alors qu’un vent trop orienté à l’est impose de tirer des bords, rendant le trajet interminable. Nous ne regrettons donc pas d’avoir patienter 3 semaines pour dégoter de telles conditions.

Kaneka et la Belle Verte, bord à bord

Le fait de pouvoir discuter avec des amis au milieu de l’océan change réellement le quotidien. La sensation d’être seuls est moindre, bien que la majeure partie du temps nous n’apercevions pas la coque verte qui nous accompagnait. La tentation de décrocher le combiné de la VHF était grande, et nous y avons succombé bien des fois, que ce soit pour chanter une berceuse à l’heure du coucher, préciser notre cap et notre vitesse, indiquer à l’autre la présence de cargos ou des pêcheurs, maudire les agents de Météo France qui, comme par hasard, sont en grève quand nous sommes en mer, décrire le contenu de la boîte de conserve qu’on s’apprête à ouvrir, ou tout simplement entendre la voix d’un être humain, qui lui aussi est de quart pendant que son équipier roupille paisiblement le chanceux… Au petit matin du troisième jour, lorsque les mamelles de Dakar, ces petites collines situées dans le nord de la ville, sont apparues dans l’horizon voilé, nous avons senti les fameuses odeurs de la terre africaine dont on parle tant. Un mélange de terre mouillée, d’encens où se mêlent le parfum iodé de l’océan. Des effluves caractéristiques qui nous sont parvenues à plus de 10 miles des côtes ! A quelques encablures de l’arrivée, suite à deux choix stratégiques différents, Kaneka rasant au plus près de la côte tandis que La Belle Verte s’en éloigne quelque peu, nos deux voiliers se retrouvent côte à côte et virent de bord à se frôler. Débute alors une régate contre le vent pour boucler les quelques miles qui nous séparent du mouillage de l’anse de Hann. Durant trois bonnes heures nous enchaînons les manœuvres, profitant de la proximité de nos bateaux pour quelques séances de photo. Nous virons devant un énorme cargo à l’ancre, slalomons entre les pirogues colorées des pêcheurs qui nous saluent, passons la magnifique île de Gorée recouverte de maisons colorées. A l’arrivée, pour quelques minutes seulement, Kaneka remporte sa première régate (en temps compensé, La Belle Verte est vainqueur car nous sommes partis une heure plus tôt du Cap Vert, reconnaissons-le quand même !), contourne une épave identifiée par son mât qui dépasse largement de l’eau, et vient mouiller non loin de quelques voiliers que nous reconnaissons de suite. Il y a là Black Bird, Ojala, Silalune...

Anse de Hann, scènes d'arrivées des pêcheurs

Pirogue destinée à transporter des clandestins

Alors que nous débarquons grâce à la navette mise à disposition des plaisanciers par le CVD, nous réalisons que la plage n’est finalement pas si paradisiaque que cela. Les premières dizaines de mètres d’eau qui bordent le rivage sont d’une couleur grisâtre suspecte. Un ruisseau rapidement surnommé le « rio merdo », à proximité des lieux, explique la teinte : un flux continu d’eau noire pétrole aux odeurs insoutenables, surtout lorsque le vent est faible, et chargée de détritus se déverse dans la baie. Nous prenons la ferme décision de ne jamais sauter à l’eau, au risque de récolter un staphylocoque ou une autre saleté de ce genre.

 

Bus, dans les rues de Dakar

Lorsqu’on arrive en voilier au Sénégal, mieux vaut savoir qu’un marathon administratif nous attend. Pour être en règle, c’est la patience qui est la règle ! La première étape consiste à se rendre à la Police du port afin d’apposer le visa d’entrée sur notre passeport, sans quoi nous sommes des sans-papiers. Alors que nous attendons le bus pour nous y rendre, Gilles et Patricia, du voilier Silalune, me déconseillent de me présenter aux autorités dans la tenue vestimentaire qui me pare. Le short et les claquettes, ils n’apprécient pas trop. Mieux vaut sortir le grand jeu : pantalon, chaussures fermées et chemise repassée. Qu’à cela ne tienne, Yann, correctement habillé, se chargera des formalités pendant que j’attendrai dehors. Une demi-heure lui suffit pour ressortir victorieux du poste de Police avec nos tampons. Pas même une demande de bakchich, tout commence donc bien ! Maintenant que les hommes sont en règle, nous allons rendre visite aux douanes pour légaliser la présence de Kaneka sur les eaux sénégalaises. L’accueil est froid car avant tout bonjour, nous écopons d’une leçon de morale. Le douanier nous accuse de pénétrer dans les couloirs de l’administration « comme si nous étions à la maison ». Il nous met le nez dans notre impolitesse alors qu’un agent des douanes nous avait invité à rejoindre le bureau en question. L’origine du malentendu est que nous errions effectivement dans le couloir à la recherche du « bureau des douanes », impossible à trouver. Pour cause, sur la porte du fameux bureau, on pouvait lire « service économie ». Lorsque nous expliquons cela au douanier, un jeune homme habillé dans une tenue kaki tirée à quatre épingle qui me rendait plus pouilleux que jamais dans mon short tâché par le sel, il va vérifier l’inscription sur sa porte, semble gêné une fraction de seconde, puis se ressaisit en prenant un feuille blanche sur laquelle il commence à écrire « bureau des d… ». Il finit par abandonner son œuvre, présageant ainsi de futurs fantômes qui déambuleront dans les couloirs à la recherche du bureau non identifié. Saisissant son lourd registre, ici tout est consigné dans ces épais livres et non sur informatique, il note lentement les caractéristiques du voilier avant de m’envoyer dans le bureau de son collègue, en charge des timbres fiscaux. Seulement le collègue a déserté son bureau, et personne ne sait où il est. Débute alors une longue attente. Le portable de cet homme, dont personne ne semble pouvoir remplir la mission, ne répond pas. La chaleur est pesante et la fatigue accumulée lors de notre traversée nous tombe dessus. Nous luttons contre le sommeil devant le bureau. Pas un mot, ou bien simplement une question du douanier qui revient régulièrement : « qu’est ce qu’on fait ? ». Que peut-on répondre hormis « Ben, on attend »… ? L’heure de débaucher est déjà dépassée lorsque notre homme, le fameux Georges que tout le monde cherchait, arrive tranquillement, un petit sac plastique à la main. Objet de son absence : il était parti acheter du poisson…

Nous ressortons fatigués, mais content de pouvoir brandir le passavant qui nous autorise à rester 15 jours sur le territoire.

Aller-retour en taxi, direction les douanes... attention, chemise!

L’étape suivante, c’est la demande d’autorisation temporaire d’importation qui nous permettra de laisser notre voilier 6 mois au Sénégal. Une prolongation du passavant en fait. Du sérieux cette fois, du lourd, car nous allons affronter le Bureau Général des Douanes. La réputation qui entoure cette démarche administrative est quasiment en passe de devenir une légende ! Qui n’a pas frémi devant ces bureaux pleins d’hommes affalés, qui roupillent devant un poste de télévision et qu’il ne faut surtout pas brusquer ou énerver au risque de voir sa demande demeurer plus que de raison tout en bas de la pile de dossiers? Qui n’a pas perdu son calme devant les délais interminables d’obtention du fameux sésame ? Combien d’âmes à bout de force ont fini par lâcher un bakchich pour en finir au plus vite ? Le délai « normal », disons plutôt « habituel » d’attente est de deux semaines. On dépose la demande, puis on attend, en n’oubliant pas de se manifester régulièrement. Lorsque nous avons déposé notre dossier, nous avons été accueilli par M. Coli. Un sénégalais fin, au visage quelque peu émacié, qui note la demande et recueille les photocopies des justificatifs que nous lui tendons. Il nous invite ensuite à le rejoindre derrière le bureau afin de discuter « au calme »… sachant que nous étions les seuls « clients » présents. La manœuvre est en réalité destinée à nous éloigner de ses collègues. D’une voie amicale, nous assurant qu’il souhaite nous aider car nous sommes jeunes, donc vulnérables, il explique qu’il va accélérer la démarche afin de nous obtenir les papiers dans la semaine. D’ailleurs, il nous donne son numéro de portable pour que nous puissions l’appeler et éviter un éventuel déplacement pour rien. Mais « pour faire fonctionner la machine à l’étage » (dixit), il aurait besoin d’un billet de 10 000 FCA (soit 15 euros). Conscient que notre refus peut entraîner un ralentissement de notre demande, nous refusons malgré tout de rentrer dans son jeu en expliquant n’avoir pas d’argent sur nous. Placera-t-il notre dossier en queue de peloton ??

Un peu de détente malgré tout... trivial poursuite-Pop Corn avec Stéph et Blandine

Sur Kaneka, faut gagner se croûte, alors on épluche!

Une semaine passe, et nous voici de nouveau devant le bureau de M. Coli. On se doutait que nous n’aurions pas le papier ce jour-là, mais lorsqu’on découvre que notre dossier n’a pas bouger d’un pouce, toujours à l’accueil, et non dans le bureau d’un douanier, nous réalisons que l’attente sera peut être longue. Hors nous commençons à avoir des fourmis dans les jambes : le Sine Saloum nous attire tant que nous voulons fuir Dakar au plus vite. Je tente alors un premier coup de poker en expliquant que nous avons un rendez-vous important dans le Sine Saloum. Que nous devons y être impérativement dans quelques jours afin de réaliser un reportage. Coli, dont le visage nous fait de plus en plus penser à un serpent, nous promet que tout sera près dans deux jours. Evidemment une fois de plus il n’en est rien, donc le dixième jour arrivant, nous décidons d’obtenir coûte que coûte notre papier. Sans lâcher de bakchich, question d’honneur et de principe ! Le matin du dixième jour, Yann appelle Coli, qui assure que tout sera près en début d’après-midi, mais qu’il faut payer pour le service. Yann demande des explications en mettant en avant la gratuité de ce service, mais le français de Coli devient alors beaucoup plus approximatif. Il n’articule pas et devient incompréhensible sauf pour ce qui est de la demande de bakchich. Lorsque je vois Yann durcir le ton, près à bouffer son interlocuteur s’il était face à lui, je décide de commun accord avec lui que ce sera moi qui parlerai tout à l’heure. 14h, heure d’ouverture des bureaux convenue pour enfin obtenir notre autorisation temporaire d’importation. Le document n’est pas près car il est en cours de frappe. « Revenez dans une heure, ce sera fait ». 15h, le document n’est toujours pas frappé. « Revenez dans une heure ». Craignant de repartir bredouille, nous sortons notre atout. De manière la plus posée et la plus persuasive possible, nous expliquons que notre rendez-vous est extrêmement important, que nous sommes en lien direct avec le Président de Région, et que si l’obtention de notre autorisation traîne, nous appellerons le Président pour que les choses soient faites dans les meilleurs délais. Le visage de Coli change légèrement. Il semblerait qu’il ait mordu à notre hameçon et que l’argument hiérarchique fonctionne. Le temps d’un thé à la menthe, nous revenons pour apprendre que le document est frappé, mais qu’il doit à présent partir à la signature. « Revenez dans une heure ». Il s’agit d’une première petite victoire car grâce à notre connaissance personnelle du Président de Région ( !) notre dossier est passé du milieu au sommet de la pile ! Mais notre patience s’effrite car nous n’étions pas au courant de l’étape signature. Nous décidons donc de rester dans le bureau afin de mettre un peu de pression sur Coli, qui décidément a bien une tête de serpent. De serpent vicelard plus précisément. Il attend son pourboire, ça crève les yeux. Je crois qu’on ne l’aime pas beaucoup, et qu’on est en passe de le détester ! Dans le bureau que nous squattons, nous comptons jusqu’à 8 personnes. Trois hommes sont assis sur le comptoir d’accueil en train de regarder la télévision, deux somnolent, les pieds sur le dossier d’une chaise, Coli erre de ci de là, un autre discute sur son portable, et le huitième griffonne sur un papier. Peut-être travaille-t-il… Ce qui nous surprend pour le moins, c’est que Coli nous explique que l’attente est longue en raison des très nombreux dossiers qu’il faut traiter. « Vous comprenez… ». Persuadé qu’il nous fait mijoter, Yann et moi discutons ensemble de l’attitude à adopter. On n’en peut plus d’attendre, donc la mort dans l’âme j’avance vers Coli et je lui demande une petite audience en privé. Vaincu, je lui demande si un petit billet pourrait faire avancer les choses. Un petit 2000 FCA ? Comble de l’humiliation, il décline mon offre en expliquant qu’au stade où est rendu notre dossier, il ne peut rien accélérer. Moi qui me suis abaissé à proposer un bakchich, me le voir refuser fait bien rire Yann, et à raison !

L’heure de fermeture des bureaux approche sérieusement. Un employé probablement pris de pitié s’adresse directement à nous, sans passer par Coli qui semble littéralement dégoûté, pour nous inciter à monter voir directement le chef. Ni une, ni deux, nous gravissons les étages, heureux de zapper la case Coli ! Une grosse demi-heure plus tard, le secrétaire du chef nous tend le trésor, avant de nous demander des « tickets carburants », jolie formule pour dire bakchich ! Nouveau refus de notre part, mais le papier est à nous. Au rez-de-chaussée, Coli nous attend, près à nous coincer pour gratter sa part. Mais c’est sans compter sur la porte de derrière que nous empruntons, évitant ainsi de croiser une fois de plus un certain regard reptilien.

Finalement, nous sommes fiers de rentrer au CVD en brandissant un simple papier tamponné et signé, obtenu en 10 jours, un record parmi les voiliers présents !


Ile de Gorée, Rico en bas à droite 


De même que nous avons consacré pas mal de temps à régulariser notre situation, nous avons passé plusieurs jours à préparer notre retour en France. Nous souhaitions que tout soit réglé avant de partir pour le Sine Saloum. Gestion du retour de Kaneka en France, achat des billets d’avion et de ferry pour notre retour de Casamance… Fort heureusement, nous avons pris le temps de parcourir quelques marchés et de visiter l’île de Gorée.

C’est avides de nature que nous avons fini par reprendre la mer, direction le Sine Saloum et l’aire marine protégée communautaire de Bamboung.

 


Alors que nous pensions mouiller dans quelque port insalubre, aux eaux grasses où les hydrocarbures disputeraient la place aux déchets flottants, le Cercle de Voile de Dakar (CVD) est planté au bord d’une immense plage de sable blanc bordée de cocotiers et recouverte de ces belles pirogues sénégalaises, de toutes tailles, du modèle miniature conduit parfois par un enfant armé d’une simple pagaie, aux imposants modèles embarquant plus de trente hommes parfois à 100 km des côtes. Les rouge, vert et jaune sont les couleurs dominantes de ces barques élancées, munies d’étranges rostres à l’avant comme à l’arrière que tout voilier redoute de rencontrer. C’est sur de telles pirogues géantes que certains sénégalais n’hésitent pas à embarquer pour aller chercher une vie meilleure en Europe, via les Canaries. Les récits glanés ça et là nous plongent dans une triste réalité, celles d’hommes qui sont prêts à tout pour rejoindre ce qui leur semble être un monde meilleur. Le sujet s’aborde facilement ici car de nombreux pêcheurs parlent ouvertement de leur désir de fuir, de trouver un emploi bien rémunéré qui permettra de nourrir la famille restée au pays. Le propriétaire d’une grande pirogue en construction n’hésite ainsi pas à nous avouer que l’embarcation à pour vocation le transport de clandestins. Difficile d’imaginer que près de 90 personnes se serreront dans si peu d’espace, sans aucun confort, et avec pour tout mode de propulsion un moteur de 40 CV susceptible de tomber en panne sans solution de secours.


Le CVD, c’est un peu le Club Med du plaisancier. Un petit monde de blancs où tout est beau et calme, où les fleurs apaisent l’âme du marin qui vient d’affronter la tempête, où la bière est plus chère qu’ailleurs, où le Wifi permet de passer des heures à surfer sur Internet ou à discuter via Skype avec nos familles et nos amis, où les chats pullulent sans peur des conséquences de la consanguinité et où la présence de gardiens assure la sécurité. Mais comme la plupart des marins de passage, si nous sommes critiques sur certains points, c’est le côté « guetto » qui dérange, nous apprécions beaucoup les services rendus par le CVD. La présence seule d’un terrain de pétanque justifie l’existence de cette institution ! Combien de parties trépidantes nous avons joué ? Combien de bouteilles de bières et de pastis nous avons vidé ?
Par Une île deux portraits
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Lundi 26 janvier 2009 1 26 /01 /Jan /2009 21:30

Traversée Canaries - Cap Vert
ou comment la vie peut être paisible en mer


Kaneka sous Spi, avec le logo de notre sponsor Biomas

Kaneka entre Les Canaries et le Cap Vert

Il est une chose à ne jamais faire lorsqu’on part sur la mer, et les équipages croisés sont unanimes. Une chose qui nous a déjà causé un sérieux soupçon de stress au cours de ce même voyage et qui crée du souci à bien des marins. Cette chose, qu’on tend à oublier depuis le moment où nous avons largué les amarres à Gâvres, cette chose dont la fuite peut justifier à elle seule un départ en voyage s’appelle le rendez-vous. Nous sommes aux Canaries, sur l’île de la Goméra. Mi-novembre. Cela fait maintenant plusieurs semaines que nous observons la météo : les alizés semblent établis. Le souffle soutenu et régulier qui pousse les voiliers vers le sud s’est installé pour quelques mois. Nous devons être au Cap Vert le 7 décembre – c’est là que la notion de rendez-vous intervient – car Sophie arrive, suivie de Joannie une semaine plus tard, et nous avons rendez-vous avec Mme Benchimol, du WWF pour faire nos premiers reportages. Une fois n’est pas coutume, la veille de notre départ, la météo se dégrade sérieusement. Tous les voiliers qui programmaient de mettre les voiles, y compris les plus téméraires – Miti, Ojala, Portauloin, Taz, Melpazo… - le repoussent désespérément de jours en jours. Nous passons ce temps de manière bien agréable, enchaînant les apéros et les barbecues sur la plage et les pontons, mais un beau jour, il faut prendre une décision car Sophie arrive sous peu. Difficile de bâtir un plan B ; les discussions sont longues ; les alternatives peu nombreuses. Attendre encore ou rejoindre le Cap Vert par les airs, laisser Kaneka au port et revenir de nouveau en avion pour la traversée Canaries-Dakar. Finalement, Yann partira en avion pendant que j’attendrai le dernier moment pour prendre ma propre décision.

Laisser notre petit bateau jaune à la Goméra me fend le cœur… D’autant plus qu’une semaine après le départ de Yann la météo semble enfin s’arranger. Je recherche donc désespérément l’équipier qui acceptera de m’accompagner pour cette navigation d’une semaine. Le bruit court sur les pontons. Tout le monde est au courant de ma recherche, mais les avis – dont le mien – sont bien pessimistes car les délais sont courts. Je suis invité à manger chez les uns, puis chez les autres. Bien entouré, je persiste. L’équipage de Portauloin propose de m’amener à son bord jusqu’au cap Vert, et Jean-Yves, le capitaine solitaire de Melpazo fait de même. Une chose est donc sûre, je n’irai pas au Cap Vert en avion.

Alors que je dissertais avec David – Cap’tain de Miti – sur le sort du marin soumis à contraintes, j’aperçois le voilier qui éclaircira la situation : Saï-Saï, ce qui signifie « coquin » en Wolof, « chaud lapin » par extension… Un nom qui convient tout à fait à cet équipage composé de 3 moniteurs de parapentes, drogués au Kyte-surf, et d’un copain équipier temporaire. Le plus étonnant, c’est que le Cap’tain Olivier est un copain de mon frère. Très gentiment, il décide de déserter son bord pour m’accompagner sur Kaneka, laissant les commandes au frangin Nicolas, secondé de Zitoune et de l’équipier Jean-Paul.

Photo prise depuis Saï Saï, au départ de La Goméra

Le soulagement est immense, et c’est dans une mer encore bien agitée – 25 nœuds de vent et 3 bons mètres de creux – que nous prenons le large le 3 décembre. Je coupe court à tout espoir de suspens concernant les lignes qui vont suivre : cette traversée fut magnifique, les jours se sont écoulés tels que je les imaginais avant de débuter le voyage. Durant 2 jours, nous avons été ballottés en tous sens, avançant avec 2 ris dans la grand’voile et le génois bien enroulé, ne pouvant rien faire d’autre que veiller et dormir. Mais dès le 5 décembre, les conditions s’améliorent considérablement. La douce torpeur des tropiques nous envahit progressivement. Nous lançons alors la première tournée de pain en mer à bord de Kaneka. Olivier est avide de découvrir les secrets de la fabrication d’une bonne miche. Suivant mes conseils, il pétrit une pâte bien trop humide qui lui colle aux doigts. Il essaie patiemment de trouver la consistance idéale, ajoutant de la farine pour rééquilibrer l’ensemble. Ses yeux pétillent, il semble incroyablement heureux : c’est bien la première fois que je constate un tel effet du pétrissage sur un homme ! Fier de son œuvre, pendant la cuisson qui s’effectue dans une poêle, il parle déjà des prochaines fournées.

Olivier qui pétrit, qui pétrit...

Le premier pain! Les prochains seront incomparablement plus beaux!

Il souhaite innover en ajoutant toutes sortes de graines à la pâte. Durant le reste du voyage, nous mangerons ainsi du pain frais et varié tous les jours ! Jamais je n’ai mis les mains dans la farine, car mon cuistot d’équipier ne m’en laissait pas le droit. Pour poursuivre le tableau du parfait voyage, il manque bien sûr le poisson. Nous traînons la ligne toute la journée, sans succès jusque là. Alors que notre premier pain est encore tout chaud et que la journée touche à sa fin, je vois une anomalie au bout de la ligne. Le leurre est en surface, accroché à ce qui semble être un sac plastique. Je remonte donc les 70m de tresse et de nylon afin de libérer le poisson-nageur de ce parasite incomestible. Mais au lieu d’un vulgaire pochon échappé de quelque grande surface, il s’agit de notre premier poisson de haute mer : une petite daurade coryphène de 50 cm, qui n’en peut plus, épuisée d’être traînée à plus de 5 nœuds depuis je ne sais combien de miles… Notre joie explose : fous de fierté, nous crions, nous nous tapons dans la pogne, et déjà le gourdin à la main, nous mettons à mort notre proie, envahis par notre instinct de prédateur. Il faut hélas nous y reprendre à plusieurs fois car le geste n’est pas encore sûr. Je tape, puis retape sur cette pauvre victime, qui fait les frais de mon manque de savoir-faire. La prochaine fois, c’est comme une brute que je frapperai. La bête ayant expiré, je me muni du couteau à filet, à la lame effilée, et lève deux magnifiques filets que nous dégustons à la nuit tombée. Un régal.

Daurade Coryphène le 3ème jour de traversée

Le lendemain, le même scénario se produit. Le pain tout juste sorti de la poêle, alors que la fin de journée approche, la ligne se tend… Tout au bout un très joli thon se débat comme il peut. Une fois de plus, nous exultons, brandissons nos gourdins, et tranchons l’animal. La chair abonde car ce thon pèse bien ses 4 à 5 kg. Nous débutons le festin par deux énormes darnes chacun ! Jamais je n’ai englouti autant de poisson que ce jour. Pour le lendemain, nous préparons une marinade de poisson cru : citron, sel, poivre, ail. Le récipient étant plein, et le poisson loin d’être débité, nous achevons la séance cuisine par la première étape du séchage du poisson. Car c’est ainsi que nous avons décidé de conserver le surplus. Sous le regard très sceptique d’Olivier, qui ne semble ni croire à mon enthousiasme de trappeur, ni apprécier l’odeur du jus de poisson qui s’écoule des fines tranches, j’enfile les morceaux salés sur du fil de voile et j’expose le tout au soleil. 4 jours plus tard, nous ne pouvons que constater le succès de cette entreprise.

Pêche du thon

Première étape du séchage : au grand air pour que le jus s'écoule
Seconde étape : le séchage sous la capote

La superstition du marin naissant en nous, nous commençons sérieusement à associer la fabrication de pain et la pêche d’un poisson. Plutôt que de douter à jamais de ce fait, nous fabriquons un nouveau pain en fin d’après-midi. Nos doutes disparaissent pour toujours lorsque nous sortons de l’eau quelques dizaines de minutes plus tard un nouveau petit thon ! Donc conseil aux autres marins : si vous voulez manger du poisson en mer, faites du pain ! Le plus étonnant pour notre nouvelle prise, c’est sa taille. Le poisson ne mesure que 30 cm, alors que le leurre en fait… 14 !! Le glouton s’est jeté sur une proie faisant la moitié de sa taille. Nous sommes tout de même admiratifs de la performance !

En dehors du pain et de la pêche, moteurs de notre bonne humeur, le temps s’écoule paisiblement entre sieste sous le soleil radieux, longues discutions, DVD (et oui, pour la première fois en mer), lecture… J’apprécie plus que tout l’augmentation de la température de l’air et de l’eau au fur et à mesure de notre descente vers le sud. Nous pouvons désormais faire nos quarts de nuit en short et tee-shirt. Un luxe inouïe quand je repense aux trois pulls plus la veste de quart qui nous recouvraient jusque là.
Progressivement, le vent diminue, la mer se fait belle. Et nous avançons malgré tout à un bon rythme. Je ne suis pas pressé d’arriver au Cap Vert car je me sens merveilleusement bien là où je suis. Jamais je n’avais ressenti cela en mer. Peut être est-ce en partie dû au fait que je suis totalement amariné. Pas la moindre sensation de nausée, même dans les moments qui y sont les plus propices : cuisine, travail à la table à carte, toilettes… La météo est radieuse. Les poissons volants volent, aucun cargo ou bateau de pêche ne vient perturber l’écran de notre AIS. Olivier est avide de sensations fortes. C’est ce côté de sa personnalité qui me fait le traiter de fou bien des fois. Cela se vérifie de nouveau le jour où il m’annonce qu’il veut se baigner. C’est vrai qu’il fait chaud. « On peut arrêter Kaneka, bien sûr », c’est ce que je lui suggère. Non, non, il veut se baigner alors que le voilier avance. « Non mais t’es pas bien. C’est DANGEREUX ! Et d’abord c’est moi le capitaine !! ». Négociation… Je lui propose de le faire, ce qui est déjà un pas en arrière de ma part, mais assuré par une drisse attachée à un baudrier, évidemment. « Non, sans être assuré ?? … bon, c’est ta vie… ». Sous ses airs d’aventurier, Olivier garde malgré tout les pieds – disons le bout des orteils – sur terre. Le bateau est réglé de manière à ce que je puisse l’arrêter très rapidement s’il y avait un pépin. La main tenant fermement une boucle faite à l’extrémité d’une drisse, ce sera son seul lien avec le voilier, Olivier s’élance dans l’eau dans un magistral salto arrière, et reproduisant les mouvements du dauphin, il se fait traîner le long de Kaneka, qui file alors à 5 nœuds. C’est très beau et ça a l’air follement amusant, mais je n’ai qu’une hâte, c’est qu’il remonte à bord. Evidemment, tout se finit bien, mais c’est une épreuve que je ne peux encourager. C’est du n’importe quoi, et c’est encore plus du n’importe quoi lorsque ça se passe au large, sur l’océan atlantique, loin de tout… J’avoue, la folie m’a gagné, et sous l’emprise d’une sorte de narcose du grand large, je me suis également mis à l’eau. Avec moins de prestance c’est certain, et avec des conditions de sécurité accrues, mais les sensations étaient je dois le reconnaître incroyables…

Au milieu du 7ème jour, nous apercevons enfin la première île du Cap Vert. Les dômes qui parsèment cette terre étonnamment plate par ailleurs se laissent deviner à travers la brume. Le soir tombe, c’est donc de nuit que se fera l’arrivée. Une immense joie de découvrir ces îles tant rêvées, mais presque une nostalgie que la traversée s’arrête. Comme une petite récompense, nous mettons pour la première fois du voyage le spi. Kaneka sous spi au coucher du soleil. Le poisson séchant sous la capote. Des images qui resteront gravées… La baie de Palmeira approche. Pas facile de s’y retrouver au milieu de ces lumières dont nous avions perdu l’habitude.

Sal en vue, Kaneka sous spi

Notre concentration est grande car nous n’avons pas de carte détaillée de la baie. Nous distinguons enfin les voiliers au mouillage, et c’est par 5 m de fond que nous déposons l’ancre juste devant Ojala, à la gauche de Potauloin et de Melpazo. L’annexe n’est alors pas encore gonflée que Jean-Yves arrive de terre, et nous embarque pour le premier punch du séjour Capverdien. Nous découvrons Palmeira, village qui depuis nous est devenu familier.


Une bonne vie de mouillage à Palmeira

 

Quand on vient des canaries en voilier, on est obligé de faire ses papiers d’entrée soit à Santiago, soit à Sao Vicente, soit à Sal. Nombre de marins passent par Sal, s’y arrêtent une semaine pour souffler de la dernière navigation et repartent rapidement pour Sao Vicente, seule île à posséder une marina (hors de prix au passage… l’offre et la demande !) et y préparent tranquillement la transatlantique à venir. Toutefois, d’autres se plaisent à Sal et nous en faisons parti, la preuve, voilà un mois maintenant que nous y passons une bonne vie de mouillage, dans le port de Palmeira.

Palmeira, c’est un tout petit village situé sur la côte ouest, à l’abri des vents dominants de nord-est. Il n’y a rien de spécial ici, donc pas de touristes : juste un quai sur lequel débarquent marchandises et voyageurs, les bateaux colorées des pécheurs locaux se balancent derrière la digue, une vingtaine de voiliers en transit aussi au bord de la plage, mais une plage pas paradisiaque pour un sous, sèche, avec son comptant de tessons de bouteille et quelques chiens galleux qui s’y chamaillent, de l’eau turbide brassée par les vents et puis en arrière plan, la grosse station de pétrole Enacol qui donne une note « industrielle » au tableau. Enfin, il y a le village proprement dit : rues en pavées, maison de plein pied aux couleurs vives, quelques acacias, une église, plusieurs tout petits bars et surtout surtout une animation constante et pleine de vie, et c’est bien la richesse des lieux à mon sens. C’est ici que pour la première fois depuis notre départ de Gâvres en septembre, nous avons pu développé un vrai quotidien de mouillage, un quotidien paisible, nourrit d’habitudes, de repères, de souvenirs que l’on s’y crée et de rencontres évidemment.

 

Le premier des rituels, comme un signe de bienvenue, c’est de s’asseoir à la petite terrasse du bar du port, à peine plus grand qu’une salle de bain et de commander un « Stumperrot » en criolo, autrement dit un rhum arrangé de Santo Antao. Le soir il y a toujours plein de monde sur le quai… tourdumondistes, pêcheurs locaux, ou des habitants de Palmeira, et tous discutent simplement. Les rencontres sont des plus faciles, d’autant que retrouvant des bateaux amis (Miti, Ojala, Silalune) nous sommes immédiatement plongés dans l’ambiance. Une jeune fille (que l’on appelle Mme « poisson patate » en aparté) débarque presque chaque soir avec un plat rempli donc de « poissons patates », des sortes d’accras de morue très épissés mais délicieux ; généralement ils partent comme des petits pains et nous ouvrent l’appétit, ce qui nous fait enchaîner avec des beignets de murène vendus au comptoir pour trois fois rien. Le petit chat du bar, « Pantalon », vient quémander quelques miettes de notre apéro en y parvenant généralement dans la minute qui suit, tant son histoire fend le cœur et nous porte à la pitié : il y a peu, un voilier en partance pour les Antilles faisait ses derniers avitaillements, une barque de pêcheur venant lui apporter un peu de matériel ; Pantalon le chat du bord fût retrouvé dans la barque du pêcheur tandis qu’à l’horizon disparaissait le voilier dans le couchant ; l’histoire ne dit pas si le chat se glissa discrètement de son propre chef ou si ses propriétaires voulurent s’en délester à l’instar des chiens et chats du quinze août sur les routes de France ! Quoiqu’il en soit, Pantalon fût adopté par le bar du port et depuis, tient en respect tous les chiens faméliques du quartier, du haut de ses 20 cm !!!

Une fois l’appétit grand ouvert, vient l’heure des « Pinch ». Ce sont des brochettes de porcs que l’on achète dans la rues à deux pas du port : deux bancs sont disposés sur le trottoir mais il y a tant de monde à l’heure du pinch que les amateurs s’assoient à même le pavé, attendant que vienne leur tour… c’est qu’elles ont un petit goût de paradis ces brochettes, surtout avec la sauce très épicée mais pleine de parfum qui l’accompagne ! La cuisinière assise sur un tabouret sort d’une glacière de 100 L, une vingtaine de brochettes qu’elle dispose sur le barbecue… un bidon en ferraille coupé en deux dans le sens de la longueur ; quand votre tour arrive, elle vous tend les brochettes enregistrant qui à mangé quoi et en quelle quantité, une prouesse de mémorisation

Toujours à deux pas, toujours à côté du port, on peut poursuivre le festin qui commence à se faire pantagruélique, par des cuisses de poulet également cuisinées au barbecue. C’est très certainement du poulet brésilien aux hormones mais bon, l’entrecôte ne courant pas les rues et le paleron se faisant timide sous ces latitudes, le poulet fait généralement bien l’affaire et parvient à nous sustenter pour la soirée. Parfois nous poussons un peu jusqu’au « Capricornio », le bar dansant du coin, à deux pas du port on l’aura compris… de toute façon à Palmeira, tout est à deux pas de tout ! Au Capricornio il y a deux sessions : jusqu’à huit ou neuf heure c’est le moment des enfants qui dansent encadrés des parents ou des grandes sœurs et grands frères ; puis vient l’heure des adultes jusqu’à minuit, pas une minute de plus. La piste de danse ne doit pas faire plus de 30 m2, sans lumière aucune et les gens s’y trémoussent très « collés serrés », en bougeant à peine mais de manière très suggestive sur de la musique « boom boom » ou sur du zouk love un peu guimauve. Généralement on ne s’essaie même pas à adopter les chorégraphies locales, je crois que le résultat serait drôle et embarrassant en même temps. J’oubliais tout de même de préciser pour être honnête, que parfois il y a des éclats de voix entre capverdiens, filles ou garçons, peu importe ! Pour la fête de l’indépendance du Cap Vert, deux jeunes types se sont empoignés si fortement que deux policiers sont rentrés dans la cohue naissante distribuant quelques coups de matraques ; les bagarres s’enchaînant alors, la police a fini par écourter la fête ! Ou hier soir encore, deux filles d’à peine 18 ans s’avoinaient comme du poisson pourri, jusqu’à ce que l’une des deux complètement hystérique attrape la bouteille de bière de Stéphane et la casse sur le quai pour embrocher la poissonnière qui lui faisait face. Il faut croire que ça nous a donné des idées car un soir que nous fêtions notre départ imminent pour Dakar avec Blandine et Stéphane de La Belle Verte (labelleverte.net), nous vint l’envie à Stéph et à moi-même de partager une partie de Gouren, la lutte traditionnelle bretonne. Comme il était minuit et une minute, la piste se dégageait et déjà nous nous saluions cérémonieusement en se disant « gouren »… voyant cela les capverdiens encore présents ont entamé des chants de capoeira en tapant des mains alors que nous nous « affrontions » un peu piteusement mais le sourire aux lèvres… ce fût une bonne soirée !

 

J’ai commencé à décrire ce quotidien par quelques aspects de nos soirées, mais me vient aussi à l’esprit une foultitude de petits détails qui épaississent plus encore les heures qui passent.

Le matin après un bon petit déjeuner, nous écrivons généralement pour le blog comme maintenant, ou pour les enfants des écoles et pour nos proches. On s’attelle aussi à entretenir le bateau, à le nettoyer de la poussière rouge levée par l’Harmattan et qui s’introduit partout sans cesse.

Il y a les corvées d’eau aussi, quand pour faire le plein à bord on doit aller jusqu’à la fontaine publique remplir des bidons… enfin c’est le quotidien de tout le monde ici ! Donc comme l’eau se fait rare et fatigante, pour se doucher sur le bateau on y repense généralement à deux fois (d’autant qu’en plein vent c’est « muite friou », comprenez « brrrrr, glacé »), on préfère donc les douches publiques comme nombre de locaux, bien froides aussi, mais abritées.

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L’après midi on se balade parfois dans le désert ou vers des oasis quand l’envie de voir du vert nous prend, mais le plus souvent nous partons à la pêche !

En ce qui me concerne, ma principale motivation à nos débuts de chasse reposait sur une folle envie de poissons frits à la poêle dans du beurre, poivre sel et un filet de citron, un point c’est tout ! Avec David de Miti, nous avons commencé nos pêches en tirant à peu près tout ce qui se présentait, avec l’ambition de goûter à l’ensemble des poissons du secteur… ces poussées sanguinaires nous ont offert une semaine durant un régime fortement protéiné (et Valérie, Morgane et Bastien en redemandait je pense, malgré quelques pensées nostalgiques pour une simple salade verte et un peu de brocolis).

Mais d’autres motivations peu à peu ont vu le jour : le plaisir de piquer chaque fois de plus gros poissons, d’en offrir aux autres bateaux (nous sommes maintenant les poissonniers officiels du mouillage), le plaisir de se défouler et puis bien sûr celui d’observer un peu le monde aquatique fleuri et grouillant d’activité qui nous porte !

Avec Stan, Blandine et Stéphane, un matin nous avons levé l’ancre de Kaneka pour la baie de Mordeira, quelques miles au sud, mouiller à flanc de falaise dans des eaux plus claires. Revêtant nos combinaison nous sommes partis pour une razzia devant nous offrir un festin le soir venu : un énorme poisson perroquet qui faisait le mort sur une patate de corail, plus tard mariné dans du citron et de l’huile d’olive ; quelques perroquets plus petits, oblades, poissons soldats et poissons écureuils, plus tard ingurgités sous forme de boulettes  assaisonnées à la sauce soja ; et puis deux grosses sèches finalement débitées en fines lanières et dévorées à la sauce saté !!! Le tout arrosé du vin de Firmin, un copain espagnol voyageant en solitaire. Là aussi ce fut une bonne soirée.

 

Voilà en substance ce qui nous retint si longtemps dans le coin, ça et une météo quelque peu capricieuse, mais bon ça devient du lieu commun maintenant.

Enfin, il est temps de poursuivre un peu plus à l’Est cette fois, la météo n’est pas mal du tout… nous partons demain pour Dakar, et déjà je garde en mémoire des rues animées par des personnes souriantes et de tous les âges.

 


 

Par Une île deux portraits
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Vendredi 23 janvier 2009 5 23 /01 /Jan /2009 21:13

Balade autour de Sal Rei

 

Au cap Vert nous avons passé quelques semaines chacun de son côté, moi avec Sophie, Stan avec Joannie, à découvrir les îles en sac à dos notamment. De ces balades nous avons raméné quelques anecdotes, dont voici quelques exemples.

 

Sal Rei est la ville principale de l’île de Boa Vista, mais une ville modeste tout de même ! Un petit port de pêche où accostent quelques bateaux de transport débarquant îliens et approvisionnements, une plage de sable clair qui borde la ville, recouverte de tessons et de carcasses de poissons, quelques rues bardées de maisons colorées, à un ou deux étages, fissurées et coloniales pour certaines, une place en son centre qui accueille toute la vie des lieux le soir venu. C’est très « pittoresque », mais Sal Rei se développe sous l’impulsion du tourisme… en périphérie de la petite ville, des bâtisses en parpaing de trois ou quatre étages assemblés à la va-vite émergent comme des champignons au milieu de rues non pavées, balayées par la poussière des alizés, grues et vacarmes des marteaux qui s’activent au petit matin. Des panneaux grands formats présentent les desseins des promoteurs immobiliers étrangers pour cet eldorado en construction… visiblement, tout y sera vert et souriant. Mais les salines autrefois richesse de l’île, s’étouffent maintenant par la ville, un terrain de foot à droite, une future balade de front de mer à gauche, Sal Rei progresse… et derrière cette expansion, sans transition c’est un espace encore vide.

 

Passée la dernière grue nous marchons sur une route pavée qui mène vers le nord mais qui très vite s’arrête net, laissant la place à une vague piste de terre, de sable et de cailloux qui poursuit sa trace. A ce niveau, sur le côté du chemin, un mur blanc clos le nouveau cimetière de Sal Rei : comme dans un récit du farwest, quelques tombes sont marquées d’un monticule de terre et d’une croix dont certaines sont ornées de fleurs. Mais l’espace est presque entièrement libre… étrange vision que celle d’un cimetière tout neuf et « peu fréquenté ».

Nous quittons la piste pour nous promener au milieu du paysage, avec le vague projet de rejoindre la côte nord à deux heures d’ici et d’aller y contempler l’épave qui rouille depuis quelques décennies. Cette balade nous fait traverser une vaste plaine, les dunes du bord de mer se mélangeant indistinctement avec les collines dans un unique substrat, le sable, à perte de vue. Y poussent une végétation rase très variée avec une multitude de verts, dont nombre de plantes succulentes, certaines en fleur. Parfois le vent a soufflé les couches superficielles laissant reparaître d’antiques blocs coralliens blancs comme des os. C’est fantastique de déambuler dans cet univers sans suivre de chemins, marchant à peu près dans une direction et sachant bien que nous ne pouvons nous y perdre.

 

Nous nous élevons un peu plus sur la colline et derrière nous Sal Rei diminue, alors que devant, la côte nord se dessine avec, au bout d’une plage blanche, la masse sombre de l’épave posée dans le ressac. Nous rejoignons cette plage, enlevons nos chaussures de marche et enfonçons avec délice nos pieds dans l’eau fraîche. Si les plages touristiques de la côte Ouest sont nettoyées et ressemblent à des cartes postales, ici rares sont les visiteurs mais nombreux sont les déchets apportés par la mer… cordages, bouées, plastiques, bois flottés, des bouteilles par milliers, et quelques carcasses de tortues... Enfin si l’on en fait abstraction, cette plage est magnifique. Par endroit le sable s’amoncelle dans quelques recoins du relief avec une légèreté de soufflet, le pied s’y enfonce doucement. Autour, le sable prend un autre aspect en formant des constructions verticales solides tout en dentelles et en stalactites, c’est stupéfiant. Et sur le reste de l’estran, c’est un sable blanc teinté de gris ou courent des crabes hauts sur pattes qui sonnent la retraite à notre venue et s’enfournent dans les vagues pour nous échapper, leurs yeux dépassant de l’eau pour vérifier qu’ils nous ont bien semé… ce qui n’a pas toujours été le cas.

Finalement nous arrivons à l’épave, une grosse masse de rouille posée sur la plage et battue par la houle, sectionnée en deux au niveau de la proue. C’est un ancien bateau de marchandise. Bon endroit pour déjeuner, nous nous abritons du vent derrière une dune, profitant de la solitude des lieux.

Pour le retour, nous pointons du haut d’un promontoire pour la palmeraie qui jouxte Sal Rei. Malgré l’aspect dunaire et aride de Boa Vista, des eaux souterraines alimentent encore quelques unes de ces oasis. Nous déambulons, seuls encore, au milieu de palmiers dattiers, abrités de leur ombre. Ce n’est pas un pâturage de montagne, mais tout ce vert dans un paysage raz, ça fait tout de même du bien.

A la sortie de la palmeraie et à proximité de la route qui rapidement mène à Sal Rei, nous tombons sur une sorte de bidon ville, assez petit, resté en marge du « progrès » ; baraquements précaires, taules, patchwork de planches assemblées en tout sens, regards curieux, rouille, et tout un tas de détritus aux alentours…l’envers du décors !



Deux nuits au Cap Vert

 

Une nuit à Santa Maria

En attendant Sophie qui arrivait le lendemain à l’aéroport international de Sal, j’ai pris une petite chambre très sympathique à Santa Maria, tout confort avec une douche, une télé retransmettant TV5 Monde et un ventilo. Le lit était pas mal et je me suis endormi comme une masse avant même que 22h00 ne sonne.

Vers 1h00 du matin, je me réveille tout à trac ! Dans mon rêve, s’est insidieusement glissé le chant d’un cricket, strident et sournois. Un mauvais rêve sans doute, j’allume la lampe de chevet, me lève, vais me passer le visage sous l’eau dans la salle de bain. Pendant que je me rafraîchissais ainsi dans mon baquet, j’entends très distinctement le chant du cricket… cette fois si je ne rêve pas, il y a un cricket dans ma chambre ! Je déboule, martial, le visage encore ruisselant, mais le chant n’est plus ! Suis-je fou ?

Le regard circonspect, je me glisse très doucement dans mes draps, l’oreille attentive et reste immobile cinq minutes à contempler le ventilo qui poursuit son inéluctable rotation… mais rien ne vient, je dois être fatigué ! J’éteins donc la lumière en essayant de reprendre le cours normal de ma vie, mais pas dix minutes plus tard le revoilà !!! Je me jette sur l’interrupteur, m’éjecte du lit la pupille rétrécie près à me jeter sur mon mélomane d’invité ! Mais rien ! Rien !

Ok, je commence à piger son petit manège, s’il veut jouer au plus malin, je suis son homme ! J’étudie chaque recoin de la pièce pour le localiser, car il est bel et bien ici, aucun doute possible depuis sa dernière prestation. Il me reste juste à le trouver, à lui envoyer un gros coup de claquette sur la tronche et au dodo. Mais sachez que l’animal est plus rusé qu’il n’y paraît. Il a su se dissimuler tout le temps de mon inspection, usant de stratèges d’une certaine finesse et m’envoyant derechef au lit sans butin. La suite du manège est parfaitement identique : lumière close, lapse de quelques minutes, et rebelote…concert de cricket en La mineure, je me propulse de ma couche comme une furie, la claquette érectile et la rage au cœur, mais mon tortionnaire se replonge dans un mutisme lâche et calculé ! Cette fois ci je me mets à déplacer les meubles, à détailler le dessous du sommier, je vais jusqu’à suspecter qu’il se cache sur les pales du ventilo… oui je sais ça paraît dément voir stupide comme idée mais il était déjà tard et comprenez que c’était la guerre ici, l’homme déraisonne et s’y créé des démons ! Le mien je ne le vis jamais… même après que j’eu mis en application mon stratagème le plus fin (Machiavel aurait été fier de moi) : je suis resté je pense une dizaine de minute debout sur le lit, statique mais l’œil alerte, pour lui faire croire que j’étais un meuble, près à décocher ma sentence meurtrière au premier signe de grésillement. Mais mon adversaire était plus fort, plus préparé et je dois avoué que cette nuit des braves il eu raison de moi… une crampe venant dans ma cuisse gauche je du mettre fin prématurément à mon plan, et je me recouchais vaincu, attendant que sonne le son de sa victoire : tchhiii tchhii tchiii tcchii, le son du criquet !

J’allumais TV5 monde et commençais alors une longue nuit d’Ushuaia Nature et de Riposte.

 

Une nuit à Sal Rei 

Sofie et moi, après notre virée sur Sao Nicolau, sommes partis à Boa Vista pour une dernière semaine de baignades en eaux claires.

Suivant les conseils de notre guide lonely planet, nous avons pris directement une chambre à l’hôtel Bom Sossego, « meilleur rapport qualité prix », la parfaite adresse en plein centre ville de Sal Rei, à deux pas de la petite place centrale, mais dans une rue en retrait pour avoir un peu de calme en ces temps de fêtes animées (nous étions deux jours avant Noël !). La taulière nous présenta une chambre avec terrasse donnant sur la rue, mais depuis le temps que nous étions au Cap Vert, on ne nous la faisait plus… les chambres sur rues sont bruyantes au petit matin quand la ville se réveille, et le soir aussi quand un type décide de terminer sa bouteille de grog juste sur le perron ! Bref on demande s’il est possible d’avoir une chambre plus à l’écart de la rue. Pas de problèmes ! On s’installe dans nos quartiers sommaires, on se prend une petite douche dans la salle de bain commune sur le pallier, on se fait une petite sieste dans la quiétude de cet après-midi tranquille. Le reste de la journée on vague à nos occupations, profitant de la plage après une semaine à randonner dans la sècheresse de Sao Nicolau, un petit resto le soir venu en terrasse et nous voilà de retour à Bom Sossego, savourant à l’avance la vrai grosse nuit de repos à venir. A peine avons éteint la lumière qu’on entend au loin comme un chien qui jappe. C’est sympa, ça donne un petit côté « authentique ». Mais un deuxième canidé commence à grogner un peu plus près, peut être à trois rues d’ici, puis un troisième abois plus dans les aigues à deux rues, un autre se joint en aboiements secs et rauques juste dans la ruelle derrière et voilà que le ténor de la bande se met à hurler franchement à la mort juste dans la cours ou dans l’appartement d’à côté. Ce dernier excite tous les chiens de Sal Rei qui entament leur concert nocturne. Sophie dort déjà, mais malheureusement me revient à ma mémoire douloureuse, le souvenir du cricket de Santa Maria, et dans mes rêves agités j’imagine des crickets et des chiens insomniaques me hurlant aux oreilles. Je n’arrive pas à dormir et commence à m’agiter, donc à avoir chaud et donc à maudire les chiens cause de ce tourment… je m’imagine en robe de chambre, le bonnet de nuit sur la tête, arpenter les rues de Sal Rei avec de gros godillots coqués pour botter l’arrière train de ces quadrupèdes trop expressifs !

Malheureusement cette agitation réveille bientôt Sophie qui jusque là n’avait pas fait de fixette comme moi sur la musique qui se jouait là dehors, et bien entendu Sophie se joint à mon agacement… je l’imagine telle une succube chevauchant un destrier de mort et fauchant les chiens errants de son immense fléau !

C’est à cet instant propice, que le couple de l’appartement d’à côté, qu’on entend distinctement grâce aux cloisons en papier cigarette et feuilles de bible, choisit de s’avoiner copieusement en Portugais ou en Créole… à 4h00 du matin, j’ai toujours du mal à faire la distinction quand ces langues sont hurlées ! Pour finir je décide de me confectionner des boules kiès à l’aide de papier toilette que je tasse dans mes conduits auditifs et parviens enfin à m’endormir avant que le jour ne se lève.

Une demie heure plus tard, un ouvrier commençait sa journée de labeur. Le travaille commence tôt ici pour éviter les grosses chaleurs de l’après midi ; alors voilà notre artisan qui scie, coupe, perce, ponce, et surtout cloue et cloue encore à l’aide de son lourd marteau…il cloue à n’en plus finir, comme un forcené… oui, mais sur la terrasse d’à côté ! Le PQ n’y a rien fait, nous nous sommes réveillés sous les coups de butoir avec la sensation que les cloues, c’est dans nos têtes qu’il l’enfonçait !

Dans la matinée, les yeux rougis et le teint blafard, nous sommes partis en quête d’un  autre hôtel de préférence dans un coin très excentré, voire carrément inaccessible et avons fini par trouver notre bonheur pour le reste du séjour !

 

 

Instants passés avec l’équipage de Saï-Saï


Retrouver des équipages avec lesquels on a vécu de bons moments est l’un des grands plaisirs du voyage. Chaque fois que nous arrivons dans un nouveau mouillage, dans un nouveau port, nous faisons l’inventaire des bateaux présents. Miti sera-t-il là ? Black Bird réapparaîtra-t-il ?...Et chaque fois nous y retrouvons une connaissance, ou mieux, des amis.


Suite à la traversée Canaries – Cap Vert, le bout de chemin entamé avec Olivier s’est poursuivi durant quelques semaines, même si chacun a regagné son bord et son équipage. Joannie m’a rejoint (Yann étant alors avec Sophie), alors qu’Olivier a retrouvé son confortable navire et ses acolytes : son frère Nico, son ami Zitoune, et leur ami-bateau-stoppeur Jean-Paul (au passage, à noter que la communauté des bateau-stoppeur est beaucoup plus importante qu’on pourrait le croire. Nous en croiserons un certain nombre par la suite).

Nos routes se sont de nouveau croisées sur l’île de Boa Vista. A quelques encablures de la « capitale » Sal Rei, dans une baie sableuse aux eaux claires et peu profondes, nous avons déposé nos ancres l’une à côté de l’autre. Nous sommes les seuls voiliers au mouillage, chose que j’attendais je l’avoue depuis longtemps étant donné que la dernière fois, c’était à Arosa en Espagne. Kaneka et Saï-Saï sont à mi-distance entre les dunes de Boa Vista, parsemées de palmiers dattiers plus ou moins vaillants,  et une petite île aux allures de paradis. Mais ce qui l’en éloigne définitivement, ce sont les amoncellements de déchets qui jonchent son rivage. Un classique sur ces îles, avec une prédominance des sacs plastiques, des bouteilles et bidons, ainsi que des morceaux de filets de pêche. Sous la surface de l’eau, c’est l’heureuse surprise : les sandows de nos fusils de chasse sous-marine devraient claquer d’ici peu ! La vie est bien présente, avec son lot de poissons perroquets, écureuils, soldats, rougets… En dehors de moi, personne n’a jamais piqué de poisson. Qu’à cela ne tienne, j’initie avec plaisir la compagnie à cet art, où la discrétion, la précision et l’attention priment.


Arrivée de nuit de Saï Saï au mouillage de Sal Rei toute guirlande dehors!

Les jours qui suivirent ont été en bonne partie passés la tête sous l’eau le matin, dans les fourneaux le soir. Poisson perroquet au four, recouvert de rondelles de tomates, d’oignons, d’ail et d’un copieux jus de citron… Le plus accroc est Olivier : nous sautons à l’eau dès que nous en avons l’occasion, traquant sans relâche notre déjeuner et notre dîner. La veille de Noël, après quatre jours passés sur cette terre de sable et de roche, Saï-Saï prend la direction des îles du nord, nous laissant Joannie et moi à notre beau réveillon.

Intérieur de Boa Vista - caillasse, dunes et végétation rase

Paysage de palmiers-dattiers

Réveillon de Noël, huirlande et sariette de Noël!

C’est sur l’île de Sao Vicente, à Mindelo, que nous nous croisons ensuite. A notre tour, à Joannie et moi, de vivre une initiation. Les trois équipiers du Saï-Saï sont moniteurs de parapente et trimbalent leur matériel, dont un parapente biplace et un paramoteur, cette hélice qui tourne dans le dos dans un bruit de gros bourdon. Parenthèse. Saï-Saï, il est bon de le préciser, signifie en wolof (langue sénégalaise) « coquin », ou encore « voyou ». Par extension « chaud lapin ». Fin de parenthèse. J’embarque le premier pour ce vol. Nous décollons à l’aide du paramoteur depuis une plage bordée d’une falaise de 2 à 300 mètres de haut. Le pilote de mon baptême est Zitoune, tout aussi « saï-saï » qu’Olivier, mais très professionnel. Equipé d’un harnais, je suis placé juste devant lui, lui-même coincé entre le paramoteur et moi. Pour décoller, il faut courir, courir. Le bourdon du paramoteur fait un bruit assez insupportable, dont on se protège à l’aide de boules Quiès. Le but est de courir tant que l’on touche le sol et même après, ce qui rend la situation assez comique lorsque l’on pédale dans le vide au cas où l’on viendrait à toucher de nouveau la terre ferme. La montée me plonge directement dans un autre monde, où je n’ai plus aucun repère. Nous survolons la mer dont le bleu est de plus en plus intense au fur et à mesure que les fonds grandissent. Nous côtoyons un cratère de volcan au cercle parfait. Enfin, nous atteignons notre altitude maximale, à flanc de la falaise. Zitoune coupe le moteur, et nous voila bercés par le vent. Un peu comme à bord d’un voilier, on sent la pression du vent exercée sur la voile. Un balbuzard a construit son nid à flanc de falaise, au sommet de la paroi de roche brune, percée d’innombrables trous dus à son origine volcanique. Visiblement, un oisillon habite les lieux car le volatile ne tarde pas à nous attaquer, serres en avant. Il faut reconnaître le courage de cet oiseau car le parapente à une dizaine de mètres d’envergure. Un petit mouvement de voile de la part de Zitoune, et l’oiseau fait demi-tour, tout de même dominer par notre taille. Arrive le moment de la descente, où va s’exprimer toute l’envie de mon moniteur de faire partager ses sensations. Nous entamons de vastes mouvements nous balançant de droite à gauche, avec une amplitude croissante. Les accélérations sont surprenantes et déjà tous mes nouveaux repères se font moins précis. Suis-je à l’horizontale, à la verticale ? Comme si cela n’était pas suffisant pour rendre ce vol inoubliable, Zitoune entame une descente rapide en effectuant un nombre incalculable de 360° successifs. Nous tournoyons à grande vitesse en direction du sol. Les détails grossissent à une vitesse que je n’aurais pas soupçonnée : je distingue les branches des buissons, puis leurs feuilles ; les silhouettes des terriens deviennent de plus en plus nettes. La tête tourne, et je ne peux m’empêcher de crier ! Soudain la voile se redresse, nous frôlons la dune, et avec une grande douceur, je n’ai qu’à me mettre debout, mes pieds touchent le sol.


Le site du vol

Les préparatifs...

Olivier en vol, sous le regard de Jean-Paul

Le volcan que nous avons survolé

Santo Antao, une journée dans les nuages

 

L’île de Santo Antao est située au nord-ouest de l’archipel. Depuis la ville de Mindelo, capitale culturelle du Cap Vert, berceau de la morna – ce style musicale mélancolique révélé au monde par Césaria Evora - elle n’est accessible qu’en ferry, dont il existe deux modèles : le bon vieux petit bateau, qui est aussi le moins cher, donc préféré par les locaux, et le gros ferry moderne, plébiscité par les touristes effrayés à la seule vue du concurrent ou simplement ignorants de son existence. Joannie et moi (Stan) préférons nous mêler aux capverdiens, donc nous optons pour le tas de tôle rouillée. Quelques miles et d’innombrables vomissements de capverdiens plus loin – ils ne supportent pas la mer, donc la traversée se fait au son des estomacs qui se tordent et aux odeurs aigres de la cachupa pré-digérée – nous débarquons sur l’île la plus verte du Cap Vert. Santo Antao est un espace idyllique pour le randonneur car son relief escarpé appelle à enfiler de bons godillots et à attaquer ses pentes vertes. Notre séjour s’est donc déroulé au rythme des kilomètres avalés et des dénivelés dévorés.


A peine les pieds posés à terre, non mécontents de franchir la passerelle du ferry bondé de passagers aux visages éprouvés par la dure épreuve de la mer, nous enfilons nos sacs à dos, direction le centre de la petite ville portuaire de Porto Novo. Nos jambes nous titillent déjà, et nous ne tardons pas à  trouver un aluger qui nous conduit sur l’autre versant de l’île. Le contraste existant entre le quart nord-ouest et le reste de Santo Antao est saisissant. Un quart d’une nature verdoyante, de rivières et terrasses fertiles ; trois quart de sols arides, impropres à toute culture. L’explication en deux mots : les nuages en provenance de l’Atlantique encore chargés d’humidité butent sur la haute chaîne montagneuse où ils déversent leur précieux liquide, ne laissant au reste de l’île que quelques rares gouttes. Une situation qui nous rappelle beaucoup celle de La Palma aux Canaries.


Sur les cinq jours passés dans de cette verdure, quatre seront consacrés à des randonnées toutes plus belles les unes que les autres, chacune ayant son originalité, mais ayant toutes en commun de bonnes portions de grimpe.


Vallée luxuriante sur la route de Paul

Petit récit de l’une d’entre elles. Un petit déjeuner copieux dans le bide, nous quittons le village de Paul pour rejoindre celui de Janela, où nous entamons un itinéraire dessiné par nos soins, ayant toute confiance dans le hasard, principal inspirateur de ce tracé. Nous avons pris soin de charger notre sac à dos de bons produits locaux : goyaves, dont l’île regorge, fromage de chèvre frais, carottes… La randonnée débute à l’embouchure d’une vallée profonde.

Village de Janela, point de départ de la randonnée

Les premières pentes de la rando

Nous sommes à deux pas de l’océan, et pourtant quelques centaines de mètres suffisent à nous plonger dans un univers montagneux. Nous dépassons un groupe chargé de nombreux paquets. La route que nous venons de quitter est en effet le dernier endroit atteignable en voiture, et le ravitaillement des villages, hameaux et maisons isolés, se fait à dos d’hommes ou d’ânes, sur les incroyables sentiers muletiers que nous suivrons tout au long de la journée. Il faut parfois de nombreuses heures de marche éprouvante aux habitants pour atteindre leurs demeures. Bien souvent, ils crapahutent à vive allure, pieds nus, nous impressionnant chaque fois car s’ils ne nous doublent pas, c’est qu’ils portent une lourde charge. Et dans ce cas, leur rythme se rapproche du nôtre. Le chemin serpente au milieu d’un étonnant paysage agricole. Entre les imposants blocs de pierre, chaque centimètre carré de sol est occupé par quelques cannes à sucres, un bananier ou encore un papayer. Sur les pentes raides, toujours ces terrasses escarpées où s’alignent quelques rangées de maïs ou de patates douces. Des poules suivies de leurs poussins grattent le sol ça et là, à la recherche de leur pitance. Les coqs font raisonner leur chant, qui se propage au loin, guidé par les versants montagneux. Le paysage a un côté austère évident. Les parois rocheuses, hautes de plusieurs centaines de mètres laissent la part belle à l’ombre. La roche est sombre et les habitations rudimentaires. C’est la présence de cette verdure baignant dans un filet d’eau courante, ainsi que la beauté des habitants croisés qui donne à cette austérité tant de beauté.


Nous cherchons notre chemin en questionnant fréquemment les personnes croisées car la carte est imprécise et les intersections nombreuses. Au détour d’une imposante aiguille de roche, nous découvrons la suite de l’itinéraire, qui monte, qui monte, tel un chemin creusé à même une falaise. La route est large d’un bon mètre cinquante. Je parle de route car ce long chemin est entièrement pavé. Bientôt, les 1000 mètres atteints, nous pénétrons dans une épaisse couche nuageuse. D’après ce qu’on nous a expliqué, elle est très souvent présente. La visibilité est très réduite, et la fatigue s’accumule. Nous espérons à chaque lacet que le col, sommet de notre randonnée, sera atteint, mais il se fait longuement attendre, et pas une éclaircie n’est en vue. Le froid nous gagne progressivement, privés du soleil que nous sommes, de plus en plus en altitude qui plus est. Nous ne pouvons que deviner les a pics très certainement impressionnants que nous longeons. Nous regardons nos pieds, puisqu’il n’y a de toute façon rien d’autre à voir. Quelques 300 mètres plus haut, en quelques secondes seulement, alors que nous ne pensions plus voir ni sentir ses rayons réconfortants de la journée, le soleil apparaît ; le voile nuageux s’écarte et nous laisse admirer les hauteurs de l’île qui baignent dans un océan de coton. L’émotion est vive tant tout est allé vite. Débute alors le chemin des crêtes. Une marche de quelques kilomètres sur un chemin entouré de longues pentes. Ici encore nous découvrons des habitants, travaillant manuellement le sol de leurs terrasses. Nous nous situons sur une véritable frontière climatique. De là où nous venons, tout est verdoyant, de l’autre côté de la montagne, la végétation se fait de plus en plus rare au fur et à mesure que l’on approche la côté opposée de l’île. Quelques heures plus tard, nous entamons la descente, qui nous plonge à nouveau dans un parfait brouillard. Le soleil joue encore avec nous le temps de quelques lacets avant de disparaître totalement, et pour le reste de la journée cette fois.

   En quelques secondes, les nuages disparaissent

Joannie crapahutant sur le chemin de crête

Agriculteurs mettant en valeur une terrasse sur les hauteurs de l'île, sous la brume...

Chemin en lacets, tout pavé et fort pentu!

Petite ferme dans la verdure des cannes à sucres et autres plantations

Maisons nichées sur une paroi abrupte
Par Une île deux portraits
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